Interview réalisée pour le magazine Golem.(Numéro 6)




Didier Crisse, tu as exploré l'heroïc fantasy avec "l'Epée de Cristal", le thriller psychologique et fantastique avec "Perdita Queen", la SF humoristique avec "Kookaburra"... et aujourd'hui tu nous étonnes avec ce romantisme vampirique !!
D'où te vient cette passion pour le vampirisme ? Depuis longtemps ?


J'ai toujours aimé le fantastique, les univers romantiques et gothiques, les romans et les films comme "Rebecca", "Jane Eyre", "Les Hauts de Hurlevent" et bizarrement je mettrai dans cette catégorie "Autant un emporte le vent". Etrangement, je me voyais mal m'intéresser à un sujet tel que Dracula ou Frankenstein, ou alors sous l'angle du "Bal des vampires". Jusqu'au jour où j'ai vu "Les Prédateurs" avec Bowie, Deneuve, et Surtout Susan Surandon. Le choc ! J'allais un jour faire quelque chose avec des "êtres" genre vampire. Plus tard, la découverte des romans d'Anne Rice a confirmé mon envie.

Le domaine des vampires a été beaucoup exploré par la littérature, le cinéma et la bande dessinée...Tu as encore envie d'y apporter ta touche personnelle?

J'espère! j'y travaille beaucoup. Ce qui est sûr, c'est que je ne compte pas utiliser le folklore qui leur est lié comme base de création. Ce qui m'intéresse dans les vampires, ce ne sont pas les gousses d'ail, les crucifix, les pieux et les chauve-souris. C'est leur immortalité. Car si c'est le fantasme de beaucoup de vivre éternellement jeune et beau, comment cela se passe-t-il dans la tête lorsque la chose est acquise?... Je suppose que même vampirisé un homme reste un homme. Les idéaux résistent au temps, ou alors que reste-t-il de ces idéaux si ceux-ci sont atteints?...

Qu'est-ce qui t'attire chez les vampires? Leur vie nocturne? leur cruauté sans bornes? Leur romantisme élégant? Leur vie passée et à venir désespérante? Leurs univers fabuleux?

Leur sensualité. Je les assimile plus à des panthères qu'à des volatiles nocturnes. Oui, c'est ça, à des panthères noires. Fascination, peur, admiration, désir; souffle chaud d'une nuit d'été, orage, lumière, ténèbres, immortalité fragile, prince de la nuit, voilà ce qu'ils m'inspirent.

Pourquoi les vampires seraient-ils toujours élégants, propres sur eux, fins et polis? Pourquoi pas moches, glauques, bêtes, sales et beaufs?

A mon avis, les histoires de vampires sont un genre littéraire et cinématographique dont il faut respecter les règles. Si le folklore, déjà cité, m'intéresse moins, le côté grandiose, biger than live, me semble plus propice au rêve...et donc m inspire plus.

De tes personnages sont irréels de beauté et d'élégance, tu ne dessineras jamais des gens normaux?

J'ai envie de faire rêver et je suis fasciné par la beauté ou celle qu'on nous impose. Mais je reconnais que c'est assez superficiel. Tu sais, je suis autodidacte dans la vie comme dans mon métier. Les choses progressent lentement dans ma tête. Mais je crois que l'élégance et la classe auront toujours leur effet sur moi. L'adrénaline m'explosera malheureuse ment toujours la tête à la vue d'un tailleur Chanel et de talons aiguilles.

Tes personnages, les plus attachants sont plutôt féminins...Dis-nous pourquoi?

C'est vrai que je me sens plus à l'aise avec la psychologie des personnages féminins. Les femmes sont plus complexes, plus subtiles. Elles offrent plus de possibilités narratives. Un personnage masculin est toujours plus caricatural, plus direct. Mais cet antagonisme de caractères permet des oppositions sympas. D'autre part, je me nourris de lectures fantastiques en cherchant le plus possible des écrivains féminins. Leurs récits sont plus sensuels, plus chauds, notamment dans les histoires de vampires. Bien que jouant le rôle de la victime, la femme est souvent manipulatrice dans ces romans. C'est plus subtil que quand un homme écrit, il a souvent du mal à percer le côté androgyne du vampire... alors que toute l'esthétique vampirique est plutôt féminine, avec longs cheveux, finesse, etc...

Tu travailles comment sur une série? En lisant sur ce thême? En regardant des films? En te documentant? Donne-nous tes secrets de cuisine...

Avant de commencer un nouvel album, je lis beaucoup. Pas forcément sur le sujet que je tente d'élaborer. C'est ainsi que je me suis aperçu de la force de certaines idées de roman. je trouve les "idées" des BD très faibles par rapport à la littérature. Mais comment faire sans plagier? Peut être en lisant beaucoup. Les idées s'entrechoquent et finissent par sortir d'une façon très personnelle. Du moins je l'espère. Les films m'inspirent plus sur la forme que sur le fond. Sur la façon de raconter une histoire... L'enchaînement des images, le rythme... La documentation est très importante. Elle crédibilise l'histoire. j'ai des classeurs complets sur tous les sujets qui m'intéressent et je n en ai jamais assez.

Tu cherches à surprendre dans tes histoires avec des niveaux différents: le rêve, le passé, les vies antérieures et parallèles... Tu n'as pas envie de héros qui meurent ou d'histoires qui se finissent mal?

Je ne sais pas. Une histoire d'identification peut-être: le héros meurt, l'auteur et donc le lecteur aussi quelque part... Et puis tu sais, je suis très midinette. Les films, les comédies, lorsqu'elles finissent mal je ne suis pas content. D'un autre côté, des histoires romantiques qui finissent bien, j'en connais pas beaucoup. Une histoire de vampires, si on en fait des héros, cela m'étonnerait qu'elle se finisse bien.

Pour toi, une bande dessinée sur les vampires, c'est une série interminable ou plutôt un one-shot? (genre une borne, histoire bouclée!)

Je serais assez partant pour un gros volume (120 pages). J'ai une grande ambition. Je voudrais créer un album référence! Un truc incontournable qui se suffit à lui-même et qui ne quitte jamais les bacs des libraires. Mais le marché de la BD ne permet pas trop ce genre de folie. Quoique...Enfin je cherche encore, j'ai quelques pistes...Mais je sens que je n'ai pas encore le sujet ou l'idée...

Janvier 1998-Propos recueillis par Laurent Galmot