Interview réalisée pour la Lettre de Dargaud (Numéro 46)



Dessinateur de la serie L'Épée de cristal, Crisse fait également parler de lui avec le space-opera Kookabura (chez Soleil). Il est loin le temps du "petit" dessinateur belge -inspiré par Dany- qui débutait dans le journal de Spirou...

Le scénario, c'est un nouveau virage, non?

C'est né d'une frustration. Je n'ai jamais été très satisfait des scénarios qu'on m'a donnés à illustrer. Au départ, il faut préciser que j'ai voulu faire ce métier pour raconter des histoires. Je n'avais qu'un petit talent de dessinateur, je crois, mais surtout une grosse envie de raconter. je suis autodidacte, j'ai appris le métier en "tombant" des planches.

Perdita Queen a ete votre galop d'essai?

Non, pas vraiment. je l'avais créé dans l'idée d'en faire une série, un peu dans l'esprit Dupuis-Lombard, mais avec un ton plus moderne, un peu plus dans le genre de ce qui se fait dans le cinéma d'aujourd'hui ou dans certaines séries TV. Je tenais aussi à avoir un duo de filles. J'aime bien la psychologie et la sexualité féminine, je trouvais intéressante l'idée d'opposer deux copines. C'est plus original qu'un duo de mecs!

Kookabura sera une série?

Oui, ça pourrait même être une série fleuve. Jusqu'ici, j'ai un fil rouge, une ossature déjà écrite mais je veux laisser aux héros une totale liberté. Ils vivent pratiquement leur aventure eux-mêmes.

Vous avez un découpage ambitieux avec d'incessants allers et retours...

C'est vrai. C'est pour ça que j'avais hâte de finir ce troisième tome. Il y avait une montée en puissance du scénario. Déjà, dans le deuxième, on commençait à se rendre compte qu'il y avait une grosse machinerie cosmique qui se mettait en place. Je crois que dans cet album on comprend vraiment ce qu'est Kookaburra.. Les lecteurs de Lanfeust Magazine ont déjà pu s'en rendre compte. j'ai utilisé les cinq premières pages à expliquer tout ce qui restait encore nébuleux jusque-là. On est partis pour une méga aventure spatiale. Je présente le cinquième enfant et je crois que je vais surprendre pas mal de gens avec ce bouquin. Pour moi, c'est un des grands plaisirs de ce métier : surprendre!

Pourtant le space opera est un genre banalise depuis l'incontournable Star Wars.

C'est amusant car je crois que c'est un des seuls trucs auxquels je n'ai pas pensé. Autant j'admets l'influence de Dune, La Nuit des enfants rois, La Stratégie Ender ... Ou bien c'est là où Star Wars est très fort car c'est devenu universel. Je crois qu'on verra au fil des albums que mon influence vient plutôt de Dune.

Et les influences graphiques? Vous semblez avoir digéré Dany ?

Ouf je crois, oui Disney aussi. Maintenant je dirais que ma référence c'est Vatine. Il y a aussi des illustrateurs américains, mais là on s'éloigne de la BD. Je pense qu'aujourd'hui on reconnaît mon style, enfin j'espère. Il y a aussi l'influence du dessin animé comme Anastasia. J'ai eu du mal à m'en remettre ! Je n'arrête pas de me nourrir de ce que je vois et je lis. Cela finit par donner quelque chose d'original, je crois.

Vous utilisez souvent des mises en scène avec illustration pleine page.

je m'en sers surtout pour retranscrire l'immensité de l'espace. Les scènes d'action s'y prêtent mal. J'ai d'ailleurs un problème à représenter l'espace puisque, par définition, il n'y a ni haut ni bas. J'ai essayé de renverser les codes de lecture et ce n'est pas très concluant. J'aimerais bien donner cette sensation-là.

Vous parvenez plutôt bien à restituer le côté "metallique" du space opera...

Si vous le dites j'avais l'impression de louper un peu ce côté-là, alors que je suis confiant en mes personnages, je sais qu'ils charment l'oeil. On leur reproche d'ailleurs ce côté "mignon" limite "Barbie". Mais le public les aime comme ça. J'ai confiance aussi dans mon découpage, l'expérience m'a montré que je suis davantage metteur en scène que scénariste. Cela m'a posé beaucoup de problèmes lorsque j'ai écrit pour les autres.

Déçu ?

C'est difficile de s'adapter à l'univers d'un autre. Comme cet autre est souvent metteur en scène, nous ne partageons pas les mêmes visions. Mais j'ai encore deux ou trois projets de scénario, comme les Ailes du Phaeton avec Fino chez Soleil.

Comment se passe l'étape de la documentation sur Kookaburra ?

C'est davantage un problème que sur L'Epée de cristal. On peut facilement dessiner une page d'héroïc-fantasy par jour (enfin...). Ça ne demande pas de documentation : si on a un problème graphique, on met une poutre au premier plan, une grosse teinture dans l'autre sens et le personnage en petit au milieu. Le résultat est très efficace et suffit à créer l'ambiance. Le procédé ne fonctionne pas avec du contemporain, de l'historique ou de la SF. Alors je me ruine en revues, en comics américains et en tout ce qui peut m'aider dans la représentation de la technologie. Et tous les ans, bien sûr, je vais au salon de la Soucoupe volante à Rosewell

Vous avez creé dès le depart l'univers de Kookabura ou bien est-ce une construction empirique?

Je le construis au fur et à mesure. Cela ne simplifie pas le maintien d'une certaine cohé rence. Je suis très pointilleux sur le terrain. J'ai emprunté quelques trucs au cinéma comme le petit alien. J'ai profité de l'impact de ce film pour ne pas perdre 50 pages à expliquer que ce petit animal était dangereux. C'est comme se servir d'un inconscient collectif, en somme. Je ne voulais pas trop de didactisme pour présenter l'univers de la série. Je pense avoir un rythme très rapide et m'efforce d'utiliser les dialogues pour expliquer les choses et faire avancer l'histoire. Cela me fait gagner du temps et des pages.

Perdita Queen a-t-il encore un avenir?

Je l'espère. Je me suis beaucoup investi sur cette série. Toutes les scènes situées à Salem ont demandé une grande documentation. J'ai rencontré un collectionneur de BD sur un festival qui vivait sur la côte Ouest. Il a contacté un photographe qui s'est rendu à Salem avec le synopsis pour faire le repérage. La suite de l'histoire est, d'après les personnes qui l'ont lue, bien meilleure. Si je parviens à récupérer les droits, je pourrai la faire publier chez un autre éditeur...

Vos histoires de plus en plus documentées ne vous poussent pas vers un dessin plus réaliste ?

Oui, le dessin du troisième album de Kookaburra prend un peu cette direction. Mais j'aime toujours autant le côté poupée Barbie de mes personnages.

Vous êtes un dessinateur belge et vous vivez en France...

Je commençais à trop bien connaître le milieu de la BD bruxellois. Il me semble qu'au jourd'hui les dessinateurs les plus talentueux et novateurs sont français. Il suffit de regarder le catalogue Delcourt mais le problème de la BD vient d'une insuffisance de scénario, Les auteurs ne se donnent pas assez de mal sur leurs histoires. Au cinéma, on n'hésite pas à recommencer plusieurs fois un scénario. J'en ai parlé à des collègues qui m'ont dit qu'ils étaient d'accord pour reprendre leur scénario pour peu qu'on les paie en conséquence. C'est un point de vue. Pour moi cela relève plus d'une question d'orgueil, de volonté. La plupart des scénarios sont au premier degré. L'histoire démarre de A vers B avec quelques petites fausses pistes ou surprises. Les décalages et les "petites idées géniales" font cruellement défaut. Sur Kookaburra, j'ai une grosse envie de jouer avec le lecteur, de le surprendre. Je ne veux rien lâcher avant que l'histoire soit le mieux huilée possible... Je veux me recentrer au maximum sur mes scénarios pour être le plus fidèle et le plus sincère possible.

C'est votre ambition ?

Enfin... C'est une ambition, hein... Je fais ce que je peux et du mieux que je peux. Et surtout j'espère amuser et faire rêver les gens. Leur raconter une histoire et pas les em... avec des états d'âme.


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