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Didier CHRISPEELS, dit
"Crisse" a fait ses premières armes dans les journaux
Tintin et Spirou. Maniant le dessin où se côtoient
l'action, l'humour et désinvolture, Crisse se lance à
corps perdu dans le domaine de la Science-Fiction. Après avoir
connu un succès retentissant avec le cycle de "l'Epée de
Cristal", ce jeune auteur belge nous propulse à cent à
l'heure dans un space opéra où il convie à un
ballet virevoltant d'images, fait d'alliance terrestre et de sorcellerie
cosmique.
Portrait d'un des futurs grands de l'image en 3D.
Sapristi: Qu'est-ce qui vous a amené à
faire de la BD ?
Crisse : Aussi loin que je puisse me souvenir, j'ai
toujours aimé la BD. Lorsque j'étais petit, on me
recompensait à chaque bulletin par un album. J'ai commencé
avec Johan et Pirlouit, puis Astérix, Lucky Luke, etc... Plus
tard, la Belgique étant une terre de prédilection pour la
BD et où se trouvaient toutes les grosses maisons
d'édition, c'est Michel DELIGNE qui m'a donné une
première chance d'être publié, tout comme
Andréas, Berthet, Cossu, J.F. Charles ou Géron. Ensuite,
j'ai fait mes premiers pas dans les journaux Spirou et Tintin. Pour
Spirou, c'était les Ocean's Kings et pour Tintin, Nahomi. Mais
l'Héroïc Fantasy me travaillait déjà
très fort. C'est ainsi qu'est née l'Epée de Cristal
pour les éditions Vents d'Ouest sur scénario de Jacky
Goupil. Après, le reste est connu : Perdita Queen, Kookaburra.
J'écris également des scénarios pour d'autres :
Petit d'Homme pour Marc N'Guessan, Griffin Dark pour Stanley...
Sapristi : On remarque que vous travaillez maintenant les scénarios de vos albums en solitaire. Est-ce une volonté personnelle ?
Crisse : Oui, car je trouve que la plupart des
scénaristes, même s'il y en a d'excellents dans le domaine
de la BD, ne travaillent pas assez leurs sujets. Leurs histoires sont
bien définies dans leur tête. Ils acceptent de modifier
quelquefois certaines petites choses, mais il est hors de question de
faire la moindre retouche. Il n'y a pas que dans la BD que l'on voit
cela ! Au cinéma, on réécrit plusieurs fois
l'histoire et l'on propose parfois une dizaine de versions avant de
trouver la bonne. C'est un travail qui demande
énormément de réflexion. Le scénario doit
être travaillé de manière à surprendre le
lecteur et non pas à ce qu'il connaisse la fin à la
cinquième page. Alors quitte à faire moyen, je me
débrouille bien tout seul.
Sapristi : Comment vous vient
l'idée de départ et quelles sont vos sources d'inspiration
?
Crisse : Je pars non pas d'une seule idée mais de
plusieurs et j'essaie de voir comment elles vont pouvoir fonctionner
ensemble. Je puise essentiellement mes sources dans le cinéma
pour le découpage et dans la littérature policière
et fantastique pour les idées mêmes.
Sapristi : Comment la série Kookaburra a-t-elle vu le jour?
Crisse : Olivier Vatine à l'époque
voulait que je travaille avec lui pour son label "série B" aux
éditions Delcourt. Il m'avait annoncé le retour en force
de la science-fiction, domaine dans lequel il excellait lui-même,
et sa proposition ne m'avait pas laissé indifférent.
J'avais donc monté un projet dans cette optique. Finalement,
cette série a atterri aux Editions Soleil, car Mourad BOUDJELLAL,
a été plus convaincant.
Sapristi: Comment pouvez-vous nous situer son histoire ?
Crisse : Contrairement au scénario de "Perdita Queen"
sur lequel j'avais travaillé pendant deux ans, le scénario
de "Kookaburra" est totalement libre. Si je garde en mémoire un
fil conducteur pour le récit en général, je me
laisse entraîner pour l'instant par mes personnages. J'improvise au
fur et à mesure, tout en respectant une certaine logique
malgré tout. Dans les deux premiers albums, je plante le
décor dans lequel ils évoluent mais l'histoire en elle-même
ne commence qu'au troisième tome. Sinon, pour
résumer, c'est une grande saga à mi-chemin entre "Dune"
et "Les Neuf Princes d'Ambre".
Sapristi : Quel public avez-vous pour cible avec cette série ?
Crisse : Je suis conscient que le premier tome s'adresse
plus à un public d'ados. Mais comme c'est une longue saga, la
série va devenir de plus en plus destinée à tous.
J'espère bien que le lectorat va se diversifier au fur et à
mesure de l'évolution de l'histoire.
Sapristi: Avant de pénétrer dans l'univers de "Kookaburra",
quelle est votre technique de travail et de mise en couleurs ?
Crisse : Je travaille mes planches en noir et blanc et ensuite Annick, mon
épouse, fait sur bleu les couleurs les plus sophistiquées.
Le travail en couleurs directes est fait en petites peintures. Je
réalise d'abord un trait qui centre le personnage et qui est
colorié après sur le bleu. En effet, on pousse la mise en
couleurs des bleus assez loin. Je rajoute même des
éléments graphiques dans la mise en couleur. Mais tout
dépend des effets que je mets. La majeure partie des couleurs
sont des encres, de la gouache et parfois des crayons de couleur. Je
réalise certains effets spéciaux un peu à ma
façon, comme par exemple ces traînées blanches que
l'on retrouve dans l'espace, qui sont faites à l'aide de bombes
que j'achète dans les grandes surfaces. Annick découpe les
caches, fait les bases de couleurs, puis je termine à
l'aérographe tout en rajoutant des effets de matières.
Sapristi : De quelle influence graphique vous rapprochez-vous ?
Crisse: Au départ, j'appréciais beaucoup le travail d'Uderzo
et de Dany, ou même Disney. Andréas m'a fait changer la
façon de composer les pages. Je me sens aujourd'hui plus proche
du travail de Vatine et de Blanchard. Je voue également une
grande admiration au travail d'Hermann. La sagesse de Van Hamme au
scénario laisse à penser que l'histoire est fascinante et
le scénario en BD reste primordial.
Sapristi : Etes-vous reconnu comme auteur Belge ou Français ?
Crisse : Pour ce qui est du dessin, l'école Belge est
plutôt classique. Ce n'est pas dans cette direction que j'ai
poussé mon travail, car je porte un regard différent sur
le graphisme. En tout cas j'habite en France et ma maison
d'édition est Soleil. Pour toutes ces raisons, je me sens donc
plus proche des auteurs français.
Sapristi : Revenons à la série Kookaburra, quelle est
l'essence de cette histoire et le message s'il y a...?
Crisse : Je trouve que les civilisations dites "primitives" indiens
arborigènes, africains, croyants sud-américains) avaient
compris le monde dans lequel nous vivons. Elles avaient toutes en commun
un respect phénoménal pour la nature, au contraire de
l'homme civilisé qui, lui, n'y attache pas d'importance. Ces
gens-là vivaient en symbiose avec leur environnement et
savaient qu'ils appartenaient à un certain milieu et que celui-ci
demande le respect simultané du cycle et de l'évolution du
temps, et celui des animaux. Une véritable communion avec la
nature, en soi. Pour ces peuples d'arborigènes, il ne fallait
rien toucher, ils se contentaient de ce qu'ils avaient. Quand je suis
allé en Australie, dans une réserve d'arborigènes,
il ne fallait pas déroger à leurs règles. Ils
croient en une force universelle. Ils parlent d'une lumière, pas
dans un sens spirituel, mais une lumière pure, une
énergie. Voyager à la vitesse de la lumière, c'est
pratiquement impossible dans l'état actuel des connaissances, car
si c'était possible, lorsqu'on atteindrait cette vitesse, on
deviendrait lumière, donc de l'énergie, on ne serait plus
matériel. Je crois très fort en ces forces cosmiques et
qui n'ont pas un but précis.
Mais je suis là pour raconter des histoires et je ne
veux en aucun cas convaincre qui que ce soit. Le Kookaburra est
né de ce voyage en Australie, et en gros l'histoire imagine que
des êtres primitifs ont envoyé un message dans l'espace
pour transmettre aux civilisations à venir une légende
liée au Kookaburra, un oiseau qui aurait créé le
soleil. Voilà l'enseignement que je tire et qui vient en fait
cette légende que les arborignèes se racontent. Mais je
développerai ces arguments au fil des albums.
Sapristi : Vous délaissez l'Héroic Fantasy pour
la Science-Fiction. Comment vous y retrouvez-vous?
Crisse : Dans l'Héroic Fantasy, tout est permis ou presque. Dès que l'on butte sur quelque chose, on ajoute un magicien et les problèmes de récit sont ainsi facilement résolus. Il y a beaucoup plus de restrictions dans la SF que dans l'Héroïc Fantasy. J'ai plus de facilité à dessiner une grosse poutre en avant-plan qui cache les 2/3 de la case qu'une aile d'avion ou une voiture de police. En Héroîc Fantasy, on dessine ce que l'on veut. Un problème de détail et hop, une épée en avant plan et la scène derrière est masquée. En SF, je me dois de rechercher du design et comme je ne possède pas de formation pour cela, je laisse libre cours à mon imagination, en rendant parfois hommage à de nombreux films. Par exemple, la couverture du tome 2 de Kookaburra est un clin d'oeil à Star Wars et un hommage à l'affichiste Drew. La Science-Fiction pure demande aussi des connaissances scientifiques et je passe de longs moments à discuter physique, chimie, astronomie avec Gilbert Marchiano, prof de physique chimie et surtout de poésie spatiale. J'essaie d'utiliser tout ce qu'il y a de métaphysique dans les anciennes civilisations, et tout ce qu'il y a de paranormal maintenant dans l'espace, mais avec une explication plus rationnelle et physique ou astrophysique et à la pointe de la technologie actuelle. Je voudrais arriver à arranger le tout pour que les magiciennes et les sorcières s'en servent pour arriver à leurs fins. Je dessine de telle manière que les partisans de l'irrationnel soient satisfaits et que les anachronismes soient banalisés. Simplifier tout ce travail n'est pas chose facile, mais je veux aboutir à un travail accompli et d'une certaine façon me mettre à rêver intelligemment
Sapristi : Pour terminer cette interview, est-ce que
la prépublica tion du troisième tome dans le Lanfeust Mag
change quelque chose à votre méthode de travail?
Crisse : La première chose que l'on apprend, c'est qu'on ne joue pas avec les délais. Un album, on peut le décaler de quinze jours, voire un mois, mais pas un magazine. Cependant, travailler pour un canard est excitant. On est plus en phase avec le lecteur. Le contact est presque direct. Et puis c'est avant tout un travail d'équipe. J'ai bon espoir pour ce magazine. J'y crois très fort.
Propos recueillis par Yannick
Bonnant
Remerciements particuliers à l'auteur pour sa
disponibilité
